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Lettre de Jean De Marigny
à son ami Antoine Bourdelle
Monsieur et Madame Laporte, propriétaires
du " Château Marigny ", se sont procurés,
auprès du Musée Bourdelle à Paris, quelques
documents qui attestent des relations suivies qu'ont entretenues
les De Marigny et Antoine Bourdelle
La lettre de Jean de Marigny reproduite ci-dessous montre combien
ce notable local adule l'artiste dont il est le mécène.
Elle confirme que Bourdelle aimait peindre des portraits au pastel
et elle témoigne aussi tout à la fois du temps qu'il
faisait à Villebrumier, de l'état de santé
de son épouse, de son imprégnation religieuse.....
Villebrumier, Janvier 1898
Elle a bien mal fini et elle commence bien mal pour nous, mon
cher ami, cette année nouvelle. Si les voeux des humains
peuvent attendrir l'implacable destinée, les vôtres
seront sûrement exaucés: l'artiste, en effet, qui
est plus un esprit qu'un corps, doit avoir avec la Cause de Tout
des affinités que nous autres, vautrés dans la fange,
ignorerons. Les élévations de votre âme, agenouillée
aux sommets de l'art éternel, ne sont-elles pas des prières?
Et Dieu peut-il refuser quelque chose à ceux qui s'essayent
à traduire quelques fragments de cette Beauté qui
réside en Lui ?
Nous n'avons pas ici de givre étoilant les arbres, et le
soleil étriqué n'a cessé de luire sur nous
pendant ces premiers mois d'hiver.
Mais nous sommes tristes, et la voie douloureuse où nous
sommes condamnés à marcher s'allonge à l'infini
devant nous, sans une halte en vue pour s'y reposer. Ma pauvre
femme souffre depuis 3 mois environ. Elle garde le lit, résignée
et douce comme un oiseau dont on aurait cassé les ailes.
Et nous restons à son chevet, impuissants à la remettre
sur pieds, et attendant qu'il plaise à la Providence de
marquer le terme de cette épreuve. Le long repos forcé
a provoqué chez la chère malade une gastrite aiguë
qui l'empêche de se nourrir et qui a augmenté sa
faiblesse. Les médecins ne sont pourtant pas inquiets de
cet état, ils m'assurent même que l'affection dont
souffre ma femme (en dehors de son estomac) est en bonne voie
de guérison, qu'il suffit de s'armer de patience... Ah!
la patience! Nous n'avons que ça depuis 10 ans et cela
ne nous sert point à grand chose! Bref, nous sommes cloués
à Villebrumier pour une période indéterminée,
peut-être pour tout l'hiver! Irons-nous à Toulouse,
à Paris? Mystère! Nous vivons au jour le jour, dans
l'attente d'une amélioration qui ne vient jamais... en
nous demandant si le fatalisme des orientaux ne vaut pas mieux
que notre hypocrite résignation. (que nous avons l'habitude
de n'arborer que lorsque nous ne pouvons faire autrement) Ah!
si l'on pouvait conjurer la douleur ou la tristesse par la révolte,
il y aurait sans doute moins de gens "soumis à la
volonté de Dieu". En somme, la résignation
à l'inéluctable est encore ce que l'on a trouvé
de mieux pour permettre à l'humanité de prendre
son mal en patience. Et ce sera encore une des gloires du Christianisme
d'avoir réussi cela.
Mais assez parlé de nous et de nos misères, à
quoi bon vous attrister de leur récit. Vous n'avez pas
le droit de vous arrêter sur la route pour écouter
les gémissements de ceux qui passent, vous qui devez rester!
Où en sont les Combattants?(1) Le monument sera-t-il prêt
pour le salon de cette année? Que devenez-vous? Viendrez-vous
dans le Midi? Si vous devez venir, je tâcherai de décider
(et je crois que ce sera facile) ma cousine et sa soeur de se
faire pastelliser. En conséquence, si vous deviez venir
à Montauban, nous comptons que vous viendrez vous recueillir
quelques jours dans notre hôpital où nous tâcherons
d'attirer quelques riants modèles capables d'inspirer votre
génie, et puisque nous parlons de portraits, dites-moi
si Mme de R. s'est acquittée de sa dette envers vous. Je
sais qu'au printemps dernier, se trouvant à St Maurice,
elle dit à son frère, devant ma femme: "Il
vous faudra bien régler M Bourdelle, si vous ne l'avez
pas encore fait!"
J'ignore depuis lors si mon voisin s'est acquitté de la
commission. Dans tous les cas, écrivez-le moi : je lui
ai fait faire cette année un petit travail avec lequel
il pourrait largement se libérer. Si vous n'êtes
pas réglé, et que vous ayez besoin d'argent, ne
vous gênez pas (vous savez ce que je vous ai dit souvent)
et je me ferai un plaisir, en attendant le règlement de
Mme R., de vous en avancer le montant.
J'ai vu récemment Quercy(2) et aussi Esculet au moment
des Elections Sénatoriales(3) : en voilà un qui
m'a l'air de faire son trou et de posséder des panégyristes.
Il en a, dans le journal les honneurs d'un article de Barrès(4).
Sur ce, mon cher ami, je vous souhaite, au seuil de l'année
nouvelle, toutes les prospérités et toutes les gloires.
Puisse le mufflisme lui-même, s'incliner en grommelant devant
vos oeuvres. Puissions-nous surtout vous revoir à Villebrumier
ou à Paris.
Coeur et main
Marigny.
NDLR :
(1) Monument aux Morts de la guerre de 1870.
(2) L'écrivain en langue d'Oc, le Félibre Auguste
Quercy ( et peut-être Esculet?) comptait parmi ses meilleurs
amis montalbanais.
(3) Jean de Marigny était maire et conseiller général
et donc grand électeur pour les élections sénatoriales.
(4) Maurice Barrès (1862/1923) était écrivain
et homme politique. Après avoir exalté le "
culte du moi ", il célébra des valeurs morales
nationalistes. Il entra à l'Académie Française
en 1906.
transcription et notes de Guy
Voici l'un des poèmes composé
par Antoine Bourdelle lors d'un séjour au château
Marigny
A mes bons amis
Monsieur et Madame de Marigny.
1er Octobre 1895, Villebrumier
Vous avez accueilli le passant inconnu
Dans un château blanc qui se penche sur l'onde
Et qui porte au fronton, dans l'azur, une ronde
De dauphine et d'amours du Sanzio revenu.
Celui qui passe allez ne l'a pas méconnu
Le bon Samaritain qui relève le monde
Et l'étranger toujours dans son âme profonde
Se souviendra du beau qu'en vous il a connu.
Car c'est bien l'amitié qui fait que Dieu persiste
Elle qui fait rester la foi dans l'âme triste
Et qui fait ici bas les instants immortels.
Et n'est-ce pas que rien n'est plus grand dans la vie
Que d'avoir qu'une heure en nos coeurs de mortels
Eu la simple bonté de Jésus poursuivie.
Emile Bourdelle
Sur les pas d'un surdoué
Émile-Antoine BOURDELLE
La lettre de Monsieur de Marigny à Antoine Bourdelle nous
incite à retrouver au long de quelques pages, ce célèbre
sculpteur dont le talent présente de multiples facettes
et dont nous pouvons suivre les traces, à Montauban, sa
ville natale, sur laquelle rejaillit sa renommée.
Le sculpteur
Émile Bourdelle naît le 30 Octobre 1861 à
Montauban, d'un père menuisier-ébéniste et
d'une mère, fille d'un tisserand albigeois.
A 13 ans, il quitte l'école pour l'atelier familial où
il sculpte des meubles anciens. Il se montre très doué
pour le dessin et très imaginatif, ce qui le mène
naturellement à l'Ecole des Beaux-Arts, à Toulouse.
Il éprouve quelques difficultés à se soumettre
à la rigidité de l'enseignement qui y est dispensé.
Il lui est cependant décerné le prix 1ère
mention au concours puis, admis à l'école des Beaux-Arts
de Paris, en 1884 il installe un atelier impasse du Maine et obtient,
avec la "première victoire d'Hannibal", son premier
succès, en 1885.
Il réalise alors des bustes de commandes et commence à
gagner un peu d'argent. Elève de Falguières, puis
de Dalou, il rentre à l'atelier de Rodin où il exécute
plusieurs marbres.
A l'approche de la quarantaine, il se décrit lui-même,
sans complaisance : " dans sa face de chèvre-pied,
au front démesurément haut, au nez busqué,
à la bouche proéminente, au rude poil frisé,
aux yeux illuminés sous l'ombre des voutes orbitaires et
toujours penché vers le sol, il porte le reflet physique
du contact séculaire de ses ancètres avec les troupeaux
qu'ils menaient... " (son auto-portrait, en bronze, à
60 ans, se trouve sur la stèle du square du Général
Picard à Montauban).
En 1901, naît son fils Pierre, issu de son premier mariage
avec Stéphanie Van Parys. A cette période, les commandes
affluent et le couple vit à présent dans une certaine
aisance.
De 1906 à 1912, il entreprend la réalisation de
" Pénélope" que l'on peut admirer près
de l'Ancien Collège. Cette sculpture témoigne de
la vie sentimentale de Bourdelle qui épouse en secondes
noces une de ses élèves : Cléopâtre
Sevastas dont il aura deux filles. La statue réunit ses
deux épouses successives : le visage demeure celui de Stéphanie,
mais le corps et l'attitude sont ceux de Cléopâtre.
Il produit alors des sculptures inspirées de la mythologie
: "la tête d'Apollon" en 1909 ou "le Centaure
Mourant" en 1914 dont plusieurs dessins préparatoires
sont exposés au Musée Ingres à Montauban.
Son ami Rodin résume ainsi ce style nouveau ; " Pour
moi, la grande affaire, c'est le modelé. Pour Bourdelle,
c'est l'architecture. J'enferme le sentiment dans un muscle, lui,
le fait jaillir dans un style."
Au printemps 1910, il présente à la Société
Nationale des Beaux-Arts, l' "Héraklès archer"
qui lui apporte la célébrité et lui facilite,
par la suite, l'obtention de commandes monumentales. Sur les instances
de son ami Paul Voivenel, Bourdelle l'offre à la ville
de Toulouse où il est inauguré en 1925. Il symbolise
la gloire de l'effort dans le sport en hommage aux 575 rugbymen
tombés au champ d'honneur.
A Toulouse, on dit "à l'Héraklès"
pour situer l'espace où se rencontrent le Boulevard Lascrosses,
l'avenue Paul Séjourné et l'allée de Barcelone.
Détail amusant : l'arc de l'Héraklès n'avait
pas de corde. En janvier 1980, Raoul Lambert, chroniqueur d'un
journal local évoqua la création "d'un comité
pour la corde de l'Héraklès" afin de rassembler
les 350 Francs nécessaires à son achat et réparer,
55 ans après, ce fâcheux oubli! On ne sait si ce
canular fit de nombreuses victimes.
En 1914, il termine le " Centaure Mourant" qui se dresse
près du Pont Vieux et du musée Ingres. Le thème
du Centaure se retrouve fréquemment aussi bien dans ses
sculptures que dans ses dessins préparatoires exposés
dans plusieurs musées dont le musée Ingres à
Montauban. Le Centaure représente pour Bourdelle, l'Esprit
dominant la Nature.
Le talent novateur et " révolutionnaire" de l'artiste
franchit les frontières grâce à de grandes
expositions, des conférences et les oeuvres de prestigieux
élèves de Bourdelle : Prague (1901), Venise (1914),
New-York, Tokio (1925), Bruxelles(1928). Tout au long de sa vie,
Bourdelle luttera contre la routine et le " carcan académique
" des écoles des Beaux-Arts.
Un critique écrit : "La sensibilité profonde
du grand artiste correspond à celle des Grecs et des Médiévaux..."
Même dans sa ville natale, il doit affronter une sévère
opposition lorsqu'il réalise, en 1902, "le Monument
aux Morts de la guerre de 1870", commandé par la ville
de Montauban. Il reçoit le soutien total de Rodin pour
imposer ses conceptions artistiques. Ce monument, en bronze et
granit, reconnu aujourd'hui comme un chef d'oeuvre, se démarquait
des monuments aux morts déjà existants qui comportaient
les traditionnelles colonnes, obélisques ou stèles
utilisées par les sculpteurs de la fin du XIXème
siècle. Autre édifice remarquable, le " Monument
aux Morts de la guerre 1914-1918 ", en bronze et ciment armé,
voit naître, entre 1921 et 1932, l'image raffinée
de la France, unissant la Minerve antique à la figure emblématique
de la Victoire.
Nul ne peut douter du profond attachement de l'artiste à
sa ville natale, dans laquelle on peut admirer nombre de ses chefs
d'oeuvre.
Artiste complet, Bourdelle, outre la sculpture excelle en poésie,
peinture et musique. Grand admirateur de Beethoven dans lequel
il retrouve une âme aussi tourmentée que la sienne,
il n'en réalisera, de 1887 jusqu'à sa mort, pas
moins de 45 compositions et 21 bustes.
Il laisse une oeuvre considérable riche de 900 sculptures,
de milliers de fresques, de peintures, de pastels, de dessins
témoignant de ses dons exceptionnels.
Bourdelle et ses amis
Dès 1870, le jeune homme fréquente les milieux
cultivés de la bourgeoisie protestante du Quercy. A Villebrumier,
il séjourne fréquemment au château de Marigny.
La lettre de Monsieur de Marigny, datée de l'année
1898, dévoile une profonde complicité, allant au-delà
d'une simple amitié. En effet, Bourdelle paraît admis
dans le cercle familial : on lui donne des détails sur
la maladie de Mme de Marigny. Le châtelain se préoccupe
aussi de la position financière de l'artiste et lui propose
d'emblée de le soutenir pécuniairement. Il s'engage
aussi à lui procurer des " commandes" de portraits.
Malgré ces aides que Monsieur de Marigny n'était
certainement pas le seul à lui octroyer, Bourdelle a manqué
d'un véritable mécénat qui lui aurait donné
les moyens de créer davantage de sculptures à la
mesure de son génie.
Il fréquente aussi Léon Cladel, Moulenq, Emile Pouvillon,
les félibres (poètes occitans) Antonin Perbosc et
Auguste Quercy. On peut voir le buste de ce dernier au jardin
des plantes. Une indéfectible amitié le lie aussi
au Docteur Paul Voivenel, écrivain, philosophe... et Toulousain.
Il côtoie Daumier, Anatole France et le poète André
Soares. Il rencontre à plusieurs reprises José-Maria
de Hérédia dont les sonnets à Hercule et
aux Centaures (Les Trophées, 1893) séduisent le
sculpteur.
Tout au long de sa vie, il se liera d'amitié avec des personnages
" de qualité".
Bourdelle, le poète.
Lors de ses nombreux séjours à Villebrumier Bourdelle
se consacre à des joutes poétiques. Ses poèmes
sont d'ailleurs programmés aux matinées poétiques
de l'Académie Française. Il retrouve au château
Auguste Quercy avec lequel il compose des poèmes et que
Monsieur de Marigny évoque dans sa lettre. Il passe de
même d'agréables vacances chez le félibre
dont il exécute un bronze en 1911. Dans les archives du
musée Bourdelle, à Paris, figure un cahier intitulé
" Villebrumier "!
Bourdelle, le graveur, le peintre
Surtout connu par ses sculptures qui allient lyrisme, mouvement
et force d'expression, l'artiste crée aussi des eaux-fortes
(portrait d'Auguste Quercy) et illustre plusieurs ouvrages d'amis
écrivains et poètes locaux entre 1884 et 1890. Très
jeune, il s'affirme comme un véritable peintre ; il laissera
plus de deux cents toiles et pastels (surtout des portraits) qui
seront hélas occultés par le prestige de ses sculptures.
En 1885, une grave crise de rhumatismes due à la manipulation
intensive de la glaise mouillée, l'oblige à abandonner
provisoirement la sculpture : il se consacre alors à la
peinture et au pastel. En 1905, il expose ses premières
oeuvres au Salon d'Automne.
Après 1910, il pratique l'héliogravure, procédé
photochimique qui apporte aux couleurs une intensité et
une brillance incomparables.
En Mai 1929, Bourdelle contracte une bronchite. Convalescent,
il part se reposer chez son ami, le fondeur Eugène Rudier,
au Vésinet. Malgré les soins attentifs dont l'entourent
ses proches, il meurt le 1er Octobre; il est inhumé au
cimetière Montparnasse à Paris.
Travailleur acharné, Bourdelle possédait le goût
de la démesure qui lie l'homme à la Nature et aux
éléments forts de l'Univers. Il deviendra le précurseur
d'un art nouveau reconnu aussi par de nombreux artistes éminents
de pays étrangers.
Chez lui, l'homme et l'artiste ne faisaient qu'un tant émanaient
de sa personne, bonté, générosité
et amour. A ses élèves, il disait :
" L'art, c'est l'amour. Celui qui ne donne pas sa vie à
l'oeuvre doit renoncer à animer la pierre".
Jeanine
Poème qui figure dans
le cahier intitulé "Villebrumier"
Le château de Villebrumier
A Monsieur et Madame Jean de Marigny
Je t'aime, château blanc, avec ton air de fête !
Tout le haut de tes murs avec le haut de tes tours
Sourit enguirlandé par la troupe d'amours
Que de sa gente main la Châtelaine a faite.
A ton ombre amicale et dans la paix parfaite
Qui prête du soleil aux cieux des mauvais jours
Mon esprit rassuré se recueille, et toujours
Le flot des souvenirs à scintiller s'apprête.
L'horizon, loin du seuil, sous le soleil recule,
Au dedans du château dure le crépuscule
Avec de ci de là des robes et des voix ;
Des dames de beauté, des vierges, des fillettes
Et c'est le paradis sur mes jours d'autrefois
Avec mes pleurs sacrés en lisant les poètes.
Emile Bourdelle
Villebrumier, août 1896
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